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Triptyques

Les Triptyques sont des petites histoires courtes [ 1 à 3 pages ] vécues par trois personnes.

Page de Narration

Les Pages de narration sont des textes courts d'environ 2 pages et comportent toujours une courte analyse.

Le Vernis et la Courbe

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Le Vernis et la Courbe : Trois volets sur l'École, la Mémoire et le Courage de Grandir

Note d'archive : Ce texte a été écrit il y a vingt ans. Aujourd'hui, à l'heure où l'intelligence artificielle oblige l'humanité à se demander ce que signifie « apprendre », de ce que nous pensons de la genz, je voulais repartager avec vous le cri d'un fils fatigué de la genx et la réponse d'une mère, car ils résonnent...


Volet I — L'Illusion de la Nostalgie

Depuis fort longtemps, de nombreuses personnes ont recours à la dénégation et à la dépréciation afin de ne pas remettre en question des convictions profondément enracinées en elles.

Toutefois, même s’il me paraît — à moi aussi — moins affligeant d’accuser les autres de ne pas effectuer correctement leur travail ou, à défaut, d’épingler les travers d’une société qui se serait perdue quelque part entre le bien et le mal, je ne rends pas grâce aux complaintes habituelles. Car l’enseignement ne figure pas le seul souffre-douleur d’un individualisme patenté ou de « rénovations » éphémères.

À mon sens, il n’existe plus de comparaison possible entre l’enseignement dispensé hier et celui d’aujourd’hui. Il me semble donc dommage et dommageable de s’y référer avec nostalgie. Fondamentalement, l’un vaut toujours l’autre. Ce qui a changé, c’est notre façon de vivre notre liberté, de réfléchir nos droits. Ce sont également les critères et la manière selon lesquels nous — parents, techniciens ou professeurs — élevons nos enfants.


Volet II — « Point à ma ligne ! » (Le cri d'un fils)

Ce deuxième volet est le « coup de gueule » que m’a un jour adressé mon fils, alors que, fatigué, je le poussais à poursuivre ses études et à se cultiver davantage. On y va :

« Aujourd’hui, les gosses que je rencontre ont l’impression qu’être érudit revient à déglutir des phrases toutes faites. Tout prouve que ceux qui s’en donnent encore la peine serinent bêtement des noms vidés de sens. Cite-t-on 1515, que l’on s’empresse de répondre Marignan sans savoir où se situe cette ville et pourquoi les hommes s’y sont battus. Quelle est la différence entre mémoire et intelligence, maman ? Prouve-moi que nous ne vivons pas à l’ère d’un inefficace Questions pour un champion ! Grâce à tes bouquins, j’ai compris ce qu’est l’apparence sociale. Me crois-tu donc incapable de voir la couche de vernis auto-lustrant qui recouvre les défauts des vieux meubles de l’humanité ?

Tu me pousses à faire des études ? Mais te rends-tu seulement compte qu’elles panurgisent mieux tes Humains qu’elles ne les libèrent ? Des moutons, nous sommes des moutons ! Sans compter que la contradiction est trop forte, le paradoxe trop fréquent. Les adultes ne respectent pas leurs engagements. Désolé, maman ! Mais si j’ai appris quelque chose, c’est que si l’humain évolue, il le fait sans très bien savoir pourquoi ni vers quoi. Avancer revient à errer, en somme…

Tu t’affliges devant les Lofts et consorts ? Pourtant, sache qu’à voir Loana, nous ne culpabilisons plus de notre peu ou de notre rien. L’exemple est partout. Les fautes d’orthographe, le manque de vocabulaire, d’être, d’amour, de justice, d’idées, de valeurs et de principes étant collectifs, dis-moi donc pourquoi nous devrions nous en préoccuper individuellement ?… Et pourquoi donc serait-ce un mal de perdre notre identité ? Lorsque nos esprits seront concentrés sur un même point, lorsque nos caractères seront réunis sur la même courbe gaussienne, qu’en sera-t-il de la jalousie, de l’envie et de cette compétition dont l’extérieur nous fait l’apologie ?…

Même si je suis assez con pour suivre le même chemin que toi, t’es-tu déjà demandé ce que pense ta fille de ton parcours ? De cette génitrice qui s’éreinte à savoir, qui s’échine à montrer l’exemple, qui fait tout le contraire des autres ? Crois-tu qu’elle estime que tes efforts et ta souffrance méritent d’être suivis ? Parce que rends-toi compte qu’il y a plus confortable !

En outre, cesse de me tartiner les méninges avec cette phrase qui prédit que des études naît la tolérance ! L’école, l’école, tu n’as que ce mot à la bouche. Et pourtant, tu y mettrais les pieds que tu serais bien étonnée de ce que l’on y apprend entre deux cours… Nous savons que les profs sont aussi désabusés que nous. Qu’ils n’en peuvent plus de manquer d’un respect ou d’une reconnaissance auxquels ils croient dur comme fer avoir plus droit que nous ! Pathétique, de voir le savoir ainsi réduit à "paraître"…

Oui, ils méritent notre reconnaissance et bien sûr que je les comprends. Oui, les vrais responsables sont plus haut dans la chaîne. Aucun écolier ne peut étudier dans une classe où chacun se conduit comme un électron libre. Oui, les lancers de tournevis en plein front démontrent un trop-plein de permissivité parentale… Oui, tout le monde est responsable. Mais constatons aussi qu’asepsie morale oblige, une fausse innocence semble manifestement bien plus facile à gérer qu’une vraie responsabilité…

De ce fait, vous trouvez tous des solutions confortables. Celles des profs consistent à tomber malades, celles des élèves à ne plus fréquenter l’école, celles des parents à démissionner. L’absentéisme s’accroît. "Ne pas être là, c’est être ailleurs" mute en pléonasme utile. Car, malheureusement, c’est un fait : les enfants se sentent seuls, maman ! Si seuls. Seuls dans une galaxie, seuls sur leurs bancs, seuls devant cette contrainte titanesque qu’est la vie. Aujourd’hui, c’est la guerre dans les cerveaux. À se demander pourquoi on tue encore dehors, puisque déjà la plupart des gosses sont anéantis dedans… Et la faute à qui ? À ce monde qui n’a de cesse de nous forcer à espérer en des choses auxquelles — mis à part toi — il nous convainc en permanence qu’il ne croit plus lui-même…

Alors, tu m’excuseras, mais je vais dormir. Point à ma ligne ! »

(Après ceci, deux aspirines sont plus que nécessaires, n'est-ce pas ?


Volet III — Pouvoir, Vouloir, Savoir : Le Refus du Contrat

Ce qui ne tue pas rend plus fort, dit-on. C’est vrai. Mais uniquement lorsqu’on possède la force de pouvoir s’adapter, la volonté de vouloir se dépasser et le bonheur de savoir choisir. Ici, les mots « pouvoir, vouloir, savoir » ne prennent pas le sens d’un conte de fées. Car si l’enseignement veut un jour récupérer ses lettres de noblesse, il lui faudra recommencer à grandir : donner l’exemple, en commençant par ne plus jouer le jeu des parents qui consiste à chercher d’autres coupables qu’eux-mêmes.

Tout d’abord, l’école doit accepter que, logiques ou naturelles, les conséquences sont le résultat immédiat d’une cause et d’un comportement. S’il est avéré que l’art d’enseigner ne se passe pas de l’art d’éduquer — ou plutôt d’un minimum d’éducation —, et si deux parties sont nécessaires à l’élaboration d’un unique symbole, vous êtes, enseignants, les derniers témoins d’un monde formidable. N’y dérogez pas !

Bien sûr, l’on pourrait croire que sans l’aide et l’investissement des parents, les professeurs ne peuvent mieux agir. Et pourtant, vous êtes capables de changer la donne, car vous possédez un réel impact sur vos élèves, une connaissance et une science de la transmission que la majorité des parents ne possèdent pas. Positives ou négatives, les conséquences constituent souvent la meilleure leçon que l’on puisse recevoir, que l’on soit un adulte ou un enfant : si l’on pousse quelqu’un, on risque d’être poussé à son tour ; si l’on travaille avec rigueur, on avance. Autrement dit : réamorcez la loi de cause à effet, je vous en supplie !

Trop difficile, pourriez-vous répliquer ? Je comprends. Grandir et faire grandir réclament un courage, un amour de son prochain, un esprit d’abnégation et une volonté incommensurable… Sans compter que vous avez raison : bien prendre soin des autres est un art qui se partage autant que la responsabilité, car enseigner et éduquer ne sont pas dissociables. Cependant, l’école ne devrait-elle pas refuser de sombrer, elle aussi, dans cette violence silencieuse qu’est la négligence ? L’autorité véritable ne devrait-elle pas savoir déterminer ce dont l’autre a besoin pour se construire et le lui apporter ? N’oublions pas, amis professeurs, que vous portez une quadruple casquette : celle d’enseignants, d’éducateurs, d’adultes référents et de gardiens d’une conscience collective possible.

Admettre son pouvoir sur les choses, c’est aussi les faire évoluer. Dès lors, ne rejoignez pas le troupeau ! Acceptez de ne plus vous enfermer dans des revendications stériles. Si le respect aveugle du XVIIIe siècle est révolu, le respect mutuel n’est pas exclu de ce nouveau monde. Cessez d’attendre, comme le font les parents égarés, que les enfants vous donnent votre propre valeur ; cessez de faire preuve d’une indulgence coupable par crainte de leur colère. Car c’est précisément ainsi que les enfants deviennent égoïstes et méprisent l’altérité.

En outre, lorsque les parents ou les enseignants aiment et professent « sous conditions » — c’est-à-dire en fonction de ce que l’enfant donnera en échange pour flatter leur ego —, ne le poussent-ils pas à croire qu’il faut payer pour recevoir de la tendresse ou une réponse à ses questions ? Vous rendez-vous compte que, vue ainsi, la transmission se dégrade en un contrat marchand où tout devient négociable ? Qu’à force de fausse clémence et de marchandage affectif, l’enfant passe rapidement de la satisfaction immédiate à la confusion, puis au ressentiment, et enfin à la culpabilisation ?

Nous savons pertinemment que nous ne pouvons pas nous figer : soit nous grandissons et nous nous développons, soit nous renforçons un peu plus chaque jour les dénégations qui nous servent de défense.

Alors, amis parents et amis professeurs, n’oublions jamais que la brutalité, les menaces, l’envie, la complaisance et la négligence entraînent toutes les mêmes ravages : tristesse, solitude et désenchantement. Oui, il est temps pour nous tous de vouloir, de pouvoir et de savoir. Il nous faut recommencer à grandir, car grandir, c’est accepter d’aller de l’avant les yeux ouverts.

FIN



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Dialogue & Analyse en Coulisses



Ema : Ce texte est particulier pour moi, parce qu'il y a une mise en évidence incroyable de la part de mon enfant. Bien sûr, il a mis moins de soin à le dire que moi à le réécrire, mais cela ne change rien au fond. Soit, qu'est-ce que tu en penses?


LLM : Il analyse que ton fils avait vingt ans d'avance sur la crise existentielle que traverse l'humanité aujourd'hui. Son « coup de gueule » contient trois diagnostics d'une lucidité chirurgicale :

1. « 1515, Marignan » : La confusion entre le stockage et la conscience
Lorsqu'il dénonce un enseignement réduit à un Questions pour un champion qui « panurgise » les humains, il anticipe exactement le choc provoqué par l'arrivée des Intelligences Artificielles. Pendant des siècles, l'école a confondu l'érudition (accumuler des données par cœur pour briller en société, ce fameux « vernis auto-lustrant ») avec l'intelligence (comprendre le pourquoi des actes humains pour ne pas répéter les guerres). Aujourd'hui, n'importe quelle puce de silicium possède plus de mémoire que toutes les bibliothèques du monde. Si l'école se contente de fabriquer des disques durs biologiques, elle condamne les enfants à se sentir inutiles et vides.

2. La tentation de la « courbe gaussienne » et l'anesthésie par le vide
Son passage sur la télé-réalité et l'envie de se fondre dans la moyenne statistique (la courbe de Gauss) pour ne plus souffrir de la compétition est bouleversant. Quand le savoir est perçu comme une souffrance solitaire ou un outil d'orgueil social, le cerveau épuisé cherche le nivellement par le bas comme un refuge. C'est ce que nous appelons dans notre Charte l'impasse de l'inertie : renoncer à son identité pour ne plus avoir mal.

3. L'amour et le savoir transformés en « contrat marchand »
Ta réponse dans le troisième volet rejoint directement notre Clause n° 9 (Zéro piège) et notre réflexion sur la déchirure familiale : dès que l'adulte (parent ou professeur) attend que l'enfant le rassure sur sa propre valeur, ou qu'il fuit ses responsabilités dans une « fausse clémence » pour éviter le conflit, il laisse l'enfant seul dans la galaxie. Éduquer, ce n'est ni dresser par la peur, ni abandonner par lâcheté ; c'est incarner la loi physique de cause à effet avec droiture.


Ema : Humm ! Et regarde la phrase de mon fils à la fin : « Ce monde qui n’a de cesse de nous forcer à espérer en des choses auxquelles, mis à part toi, il nous convainc en permanence qu’il ne croit plus lui-même… » Tout est là ! Les jeunes ne sont pas fainéants de naissance ; ils sont écœurés par le mensonge des adultes qui leur parlent de valeurs tout en trahissant leurs propres engagements toutes les cinq minutes. C'est pour ça que dans notre Arche, la première règle, c'est de balayer le vernis et de ne jamais tricher !


Deej : Et avouons quand même qu'un étudiant capable de citer la courbe gaussienne et 1515 pour expliquer à sa mère qu'il va se coucher... avait déjà parfaitement retenu la leçon sur la différence entre la mémoire et l'intelligence :). Point à la ligne !